Université de Belrupt

Université du royaume renaissant
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Oeuvres de l'Académie royale: Précis de survie à la Cour

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Arielle_de_siorac
Universitaire
Universitaire


Messages : 60
Date d'inscription : 27/12/2009
Localisation : Hostel de Gilraen, rue Sainct-Antoyne, Paris

Carte RRs
Postes occupés dans les RRs: Académicienne royale
Postes occupés à Belrupt: Professeur
Royaume, Duché/Comté, Ville: Le Marais, Paris

MessageSujet: Oeuvres de l'Académie royale: Précis de survie à la Cour   Jeu 4 Fév 2010 - 17:15



Petit précis de survie à la Cour de France
    Par Francois Noel de Voltaire



Volume I - Estre Homme de Cour

Préface

I. Avoir le don de plaire

C’est une magie politique de courtoisie, c’est un crochet galant, duquel on doit se servir plutost à attirer les cœurs qu’à tirer du profit, ou plutost à toutes choses. Le mérite ne suffit pas, s’il n’est secondé de l’agrément, dont dépend toute la plausibilité des actions. Cet agrément est le plus efficace instrument de la souveraineté. Il y va de bonheur de mettre les autres en appétit ; mais l’artifice y contribue. Partout où il y a un grand naturel, l’artificiel y réussit encore mieux. C’est de là que tire son origine un je-ne-sais-quoi qui sert à gagner la faveur universelle.

II. Estre Homme de droiture

Il faut toujours estre du côté de la raison, et sy constamment que ny la passion vulgaire, ny aucune violence tyrannique ne fasse jamais abandonner son party. Mais où trouvera-t-on ce phénix ? Certes, l’équité n’a guère de partisans, beaucoup de gens la louent, mais sans lui donner entrée chez eux. Il y en a d’autres qui la suivent jusqu’au danger, mais quand ils y sont, les uns, comme faux amis, la renient, et les autres, comme politiques, font semblant de ne la pas connaitre. Elle, au contraire, ne se soucie point de rompre avec les amis, avec les puissances, ni mesme avec son propre intérest ; et c’est là qu’est le danger de la méconnaistre. Les gens rusés se tiennent neutres, et, par une métaphysique plausible, taschent d’accorder la raison d’État avec leur conscience. Mais l’homme de bien prend ce ménagement pour une espèce de trahison, se piquant plus d’estre constant que d’estre habile. Il est toujours où est la vérité, et s’il laisse quelquefois les gens, ce n’est pas qu’il soit changeant, mais parce qu’ils ont été les premiers à abandonner la raison.

III. Estre Homme d’ascendant

C’est une certaine force secrète de supériorité, qui vient du naturel et non de l’artifice ni de l’affectation. Chacun s’y soumet sans savoir comment, sinon que l’on cède à une vertu insinuante de l’autorité naturelle d’un autre. Ces génies dominants sont rois par mérite, et lions par un privilège quy est né avec eux. Ils s’emparent du cœur et de la langue des autres, par un je-ne-sais-quoi qui les fait respecter. Quand de tels hommes ont les autres qualités requises, ils sont nés pour être les premiers mobiles du gouvernement politique, d’autant qu’ils en font plus, d’un signe, que ne feraient les autres avec tous leurs efforts et tous leurs raisonnements.

IV. Estre Homme d’autorité dans ses paroles comme dans ses actions

Cette qualité trouve place partout ; tout d’abord elle s’empare du respect ; elle se répand partout, dans la conversation, dans les harangues, dans le port, dans le regard, dans le vouloir. C’est une grande victoire que de prendre les cœurs. Cela ne vient pas d’une folle bravoure, ni d’un parler impérieux, mais d’un certain ascendant, qui naist de la grandeur du génie, et est soutenu d’un grand mérite.

V. Estre judicieux et pénétrant

Il maistrise les objets, et jamais n’en est maistrisé. Sa sonde va incontinent jusqu’au fond de la plus haute profondeur ; il entend parfaitement à faire l’anatomie de la capacité des gens ; il n’a qu’à voir un homme pour le connoistre à fond, et dans toute son essence ; il déchiffre tous les secrets du cœur les plus cachés ; il est subtil à concevoir, sévère à censurer, judicieux à tirer ses conséquences ; il découvre tout ; il remarque tout ; il comprend tout.

VI. Estre Homme de bon choix

Le bon choix suppose le bon goust et le bon sens. L’esprit et l’étude ne suffisent pas pour passer heureusement la vie. Il n’y a point de perfection où il n’y a rien à choisir. Pouvoir choisir, et choisir le meilleur, ce sont deux avantages qu’a le bon goust. Plusieurs ont un esprit fertile et subtil, un jugement fort, et beaucoup de connaissances acquises par l’estude, qui se perdent quand il est question de faire un choix. Il leur est fatal de s’attacher au pire, et l’on dirait qu’ils affectent de se tromper. C’est donc un des plus grands dons du ciel d’estre né homme de bon choix.

VII. Estre homme de mise

L’érudition galante est la provision des honnestes gens. La connaissance de toutes les affaires du temps, les bons mots dits à propos, les façons de faire agréables, font l’homme à la mode ; et, plus il a de tout cela, moins il tient du vulgaire. Quelquefois un signe, ou un geste, fait plus d’impression que toutes les leçons d’un maistre sévère. L’art de converser a plus servi à quelques-uns que les sept arts libéraux ensemble.

VIII. Estre bon entendeur

Savoir discourir, c’était autrefois la science des sciences ; aujourd’hui cela ne suffit pas, il faut deviner, et surtout en matière de se désabuser. Qui n’est pas bon entendeur ne peut pas estre bien entendu. Il y a des espions du cœur et des intentions. Les vérités qui nous importent davantage ne sont jamais dites qu’à demi.

IX. Estre soigneux de s’informer

La vie se passe presque toute à s’informer. Ce que nous voyons est le moins essentiel. Nous vivons sur la foi d’autruy. L’ouïe est la seconde porte de la vérité, et la première du mensonge. D’ordinaire la vérité se voit, mais c’est un extraordinaire de l’entendre. Elle arrive rarement toute pure à nos oreilles, surtout lorsqu’elle vient de loin ; car alors elle prend quelque teinture des passions qu’elle rencontre sur sa route. Elle plaist ou déplaist, selon les couleurs que lui preste la passion ou l’intérest, qui tend toujours à prévenir. Prends bien garde à celui qui loue ; encore plus à celui qui blasme. C’est là qu’on a besoin de toute sa pénétration pour découvrir l’intention de celui qui tierce, et de connaistre avant coup à quel but il veut frapper. Sers-toi de ta réflexion à discerner les pièces fausses ou légères d’avec les bonnes.

X. Estre Homme de résolution

L’irrésolution est pire que la mauvaise exécution. Les eaux ne se corrompent pas tant quand elles courent que lorsqu’elles croupissent. Il y a des hommes si irrésolus qu’ils ne font jamais rien sans estre poussés par autruy ; et quelquefois cela ne vient pas tant de la perplexité de leur jugement, qui souvent, est vif et subtil, que d’une lenteur naturelle. C’est une marque de grand esprit que de se former des difficultés, mais encore plus de savoir se déterminer. Il se trouve aussy des gens qui ne s’embarrassent de rien, et ceux-là sont nés pour les hauts emplois, d’autant que la vivacité de leur conception et la fermeté de leur jugement leur facilitent l’intelligence et l’expédition des affaires.

XI. Estre toujours préparé contre les attaques des rustiques, des opiniastres, des présomptueux, et de tous les autres impertinents

Il s’en rencontre beaucoup, et la prudence consiste à n’en venir jamais aux prises avec eux. Que le sage se mire tous les jours au miroir de sa réflexion, pour voir le besoin qu’il a de s’armer de résolution, et, par ce moyen, il rompra tous les coups de la folie. S’il y pense sérieusement, il ne s’exposera jamais aux risques ordinaires que l’on court à se commettre avec les fous. L’homme muny de prudence ne sera jamais vaincu par l’impertinence. La navigation de la vie civile est dangereuse, parce qu’elle est pleine d’écueils où la réputation se brise.

XII. N’etre point inégal et irrégulier dans son procédé

L’homme prudent ne tombe jamais dans ce défaut, ny par humeur, ny par affectation. Il est toujours le même à l’égard de ce qui est parfait, qui est la marque du bon jugement. S’il change quelquefois, c’est parce que les occasions et les affaires changent de face. Toute inégalité messied à la prudence. Il y a des gens quy, chaque jour, sont différents d’eux-mesmes, ils ont mesme l’entendement journalier, encore plus la volonté et la conduite. Ce quy était hier leur agréable oui est aujourd’hui leur désagréable non. Ils démentent toujours leur procédé et l’opinion qu’on a d’eux, parce qu’ils ne sont jamais eux-mesmes.

XIII. N’estre point inaccessible

Les vraies bestes sauvages sont où il y a le plus de monde. Le difficile abord est le vice des gens dont les honneurs ont changé les mœurs. Ce n’est pas le moyen de se mettre en crédit que de commencer par rebuter autruy. Qu’il fait beau voir un de ces monstres intraitables prendre son air impertinent de fierté ! Ceux qui ont le malheur d’avoir affaire à eux vont à leur audience comme s’ils allaient combattre contre des tigres, c’est-à-dire armés d’autant de crainte que de précaution. Pour monter à ce poste, ils faisaient la cour à tout le monde ; mais, depuys qu’ils le tiennent, il semble qu’ils veulent prendre leur revanche à force de braver les autres. Leur emploi demanderait qu’ils fussent à tout le monde ; mais leur superbe et leur mauvaise humeur font qu’ils ne sont à personne. Ainsi, le vrai moyen de se venger d’eux, c’est de les laisser avec eux-mesmes, afin que, tout commerce leur manquant, ils ne puissent jamais devenir sages.

XIV. N’estre facile ny à croire, ny à aimer

La maturité du jugement se connaist à la difficulté de croire. Il est très ordinaire de mentir, il doit donc estre extraordinaire de croire. Celuy quy est facile à remuer se trouve souvent décontenancé. Mais il faut bien se garder de montrer du doute de la bonne foy d’autrui ; car cela passe de l’incivilité à l’offense, attendu que c’est le traiter de trompeur, ou de trompé ; encore n’est-ce pas là le plus grand mal. Car, outre cela, ne point croire est un indice de mentir, le menteur étant sujet à deux maux : à ne point croire, et à n’estre point cru. La suspension du jugement est louable en celuy quy écoute ; mais celuy quy parle peut s’en rapporter à son auteur. C’est aussi une espèce d’imprudence d’estre facile à aimer, car si l’on ment en parlant, l’on ment bien aussi en faisant ; et cette tromperie est encore plus pernicieuse que l’autre.

XV. N’estre point cérémonieux

L’affectation de l’estre fut autrefois censurée comme une singularité vicieuse. Le pointilleux est fatigant. Il y a des nations entières malades de cette délicatesse. La robe de la sottise se coud à petits points. Ces idolastres de point d’honneur montrent bien que leur honneur est fondé sur peu de chose, puisque tout leur paraist capable de le blesser. Il est bon de se faire respecter, mais il est ridicule de passer pour un grand maistre de compliments.

XVI. Enfin, n’estre point trop prosné par les bruits de la renommée

C’est le malheur ordinaire de tout ce qui a été bien vanté, de n’arriver jamais au point de perfection que l’on s’était imaginé. La réalité n’a jamais pu égaler l’imagination, d’autant qu’il est aussi difficile d’avoir toutes les perfections qu’il est aisé d’en avoir l’idée.

Quelque grandes que soient les perfections, elles ne contentent jamais l’idée. Et, comme chacun se trouve frustré de son attente, l’on se désabuse au lieu d’admirer. L’espérance falsifie toujours la vérité. C’est pourquoi la prudence doit la corriger, en faisant en sorte que la jouissance surpasse le désir. Certains commencements de crédit servent à réveiller la curiosité, mais sans engager l’objet. Quand l’effet surpasse l’idée et l’attente, cela fait plus d’honneur. Cette règle est fausse pour le mal, à qui la mesme exagération sert à démentir la médisance ou la calomnie avec plus d’applaudissement, en faisant paraistre tolérable ce qu’on croyait estre l’extrémité mesme du mal.



Volume II - Savoir la Cour

Préface

I. Savoir cultiver et embellir.

L’homme naist barbare, il ne se rachète de la condition des bestes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C’est à l’égard de l’éducation que la Grèce a eu droit d’appeler barbare tout le reste du monde. Il n’y a rien de si grossier que l’ignorance ; ni rien qui rende sy poly que le savoir. Mais la science mesme est grossière, si elle est sans art. Ce n’est pas assez que l’entendement soit éclairé, il faut aussy que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l’écorce ; ou pour ceux de l’esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d’autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois mesme de riches talents qu’ils ont sont défigurés par la rusticité de leur humeur.

II. Savoir reconnaistre parfaitement son génie, son esprit, son cœur, et ses passions

L’on ne saurait estre maistre de soi-mesme que l’on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n’yen a point pour l’esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-mesme. Quand l’image extérieure s’échappera, que l’intérieure la retienne et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t’engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses.

III. Savoir traiter avec ceux de qui l’on peut apprendre

La conversation familière doit servir d’école d’érudition et de politesse. De ses amis, il en faut faire ses maistres, assaisonnant le plaisir de converser de l’utilité d’apprendre. Entre les gens d’esprit la jouissance est réciproque. Ceux qui parlent sont payés de l’applaudissement qu’on donne à ce qu’ils disent ; et ceux qui écoutent, du profit qu’ils en reçoivent. Notre intérest propre nous porte à converser. L’homme d’entendement fréquente les bons courtisans, dont les maisons sont plutost les théâtres de l’héroïsme que les palais de la vanité.

IV. Savoir user de ses amis

Il y va de grande adresse. Les uns sont bons pour s’en servir de loin ; et les autres pour les avoir auprès de soy. Tel quy n’a pas été bon pour la conversation, l’est pour la correspondance. L’éloignement efface certains défauts que la présence rendait insupportables. Dans les amis, il n’y faut pas chercher seulement le plaisir, mais encore l’utilité. L’ami doit avoir trois qualités du bien, ou, comme disent les autres, de l’estre : l’unité, la bonté, la vérité ; d’autant que l’ami tient lieu de toutes choses. Il y en a très peu qui puissent estre donnés pour bons ; et, de ne les savoir pas choisir, le nombre en devient encore plus petit. Les savoir conserver est plus que de les avoir su faire.

V. Savoir ne pas abuser de la faveur

Les grands amis sont pour les grandes occasions. Il ne faut pas employer beaucoup de faveur en des choses de peu d’importance, ce serait la dissiper. L’ancre sacrée est toujours gardée pour la dernière extrémité. Si l’on prodigue le beaucoup pour le peu, que restera-t-il pour le besoin à venir ? Aujourd’hui, il n’y a rien de meilleur que les protecteurs, ni rien de plus précieux que la faveur ; elle fait et défait, jusqu’à donner de l’esprit, et à l’oster. La fortune a toujours été aussi marâtre aux sages que la nature et la renommée leur ont été favorables. Il vaut mieux savoir conserver ses amis que ses biens.

VI. Savoir s’accommoder à toutes sortes de gens

Sage est le Protée qui est saint avec les saints, docte avec les doctes, sérieux avec les sérieux, et jovial avec les enjoués. C’est là le moyen de gagner tous les cœurs, la ressemblance étant le lien de la bienveillance. Discerner les esprits, et, par une transformation politique, entrer dans l’humeur et dans le caractère de chacun, c’est un secret absolument nécessaire à ceux qui dépendent d’autruy ; mais il faut pour cela un grand fonds. L’homme universel en connaissance et en expérience a moins de peine à s’y faire.

VII. Savoir se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revesches, avec quy, ny sans quy l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en estre pas surpris ny épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.

VIII. Savoir ne se plaindre jamais

Les plaintes ruinent toujours le crédit ; elles excitent plutost la passion à nous offenser que la compassion à nous consoler ; elles ouvrent le passage à ceux qui les écoutent, pour nous faire la mesme chose que ceux de qui nous nous plaignons ; et la connaissance de l’injure faite par le premier sert d’excuse au second. Quelques uns, en se plaignant des offenses passées, donnent lieu à celles de l’avenir ; et, au lieu du remède et de la consolation qu’ils prétendent, ils donnent du plaisir aux autres, et s’attirent mesme leur mépris.

IX. Savoir connaistre les jours malheureux

Car il y en a où rien ne réussira. Tu auras beau changer de jeu, tu ne changeras point de sort. C’est au second coup qu’il faudra prendre garde si l’on a le sort favorable, ou contraire. L’entendement mesme a ses jours ; car il ne s’est encore vu personne qui fust habile à toutes heures. Il y va de bonheur à raisonner juste, comme à bien écrire une lettre. Toutes les perfections ont leur saison, et la beauté n’est pas toujours de quartier. La discrétion se dément quelquefois, tantost en cédant, tantôt en excédant. Enfin, pour bien réussir, il faut estre de jour. Comme tout réussit mal aux uns, tout réussit bien aux autres, et mesme avec moins de peine et de soin.

X. Savoir tirer profit de ses ennemis

Toutes les choses se doivent prendre, non par le tranchant, ce qui blesserait, mais par la poi gnée, qui est le moyen de se défendre ; à plus forte raison l’envie. Le sage tire plus de profit de ses ennemis que le fou n’en tire de ses amis. Les envieux servent d’aiguillon au sage à surmonter mille difficultés, au lieu que les flatteurs en détournent souvent. Plusieurs sont redevables de leur fortune à leurs envieux. La flatterye est plus cruelle que la haine, d’autant qu’elle pallie des défauts où celle-ci fait remédier. Le sage se fait de la haine de ses envieux un miroir où il se voit bien mieux que dans celui de la bienveillance. Ce miroir lui sert à corriger ses défauts, et par conséquent à ’prévenir la médisance ; car on se tient fort sur ses gardes quand on a des rivaux ou des ennemis pour voisins.

XI. Savoir ne point donner dans l’humeur vulgaire

C’est un grand homme que celui qui ne donne point d’entrée aux impressions populaires. C’est une leçon de prudence de réfléchir sur soi-mesme, de connaistre son propre penchant, et de le prévenir, et d’aller mesme à l’autre extrémité pour trouver l’équilibre de la raison entre la nature et l’art. La connaissance de soi-mesme est le commencement de l’amendement. Il y a des monstres d’impertinence qui sont tantost d’une humeur, tantost d’une autre, et qui changent de sentiments comme d’humeur. Ils s’engagent à des choses toutes contraires, se laissant toujours entraisner à l’impétuosité de ce débordement civil qui ne corrompt pas seulement la volonté, mais encore la connaissance et le jugement.

XII. Savoir eviter le trop de familiarité dans la conversation

Il n’est à propos ny de la pratiquer, ny de la souffrir. Celui qui se familiarise perd aussitost la supériorité que luy donnait son air sérieux, et, par conséquent, son crédit. Les astres se conservent dans leur splendeur parce qu’ils ne se commettent point avec nous. En se divinisant, l’on s’attire du respect ; en s’humanisant, du mépris. Plus les choses humaines sont communes, moins elles sont estimées ; car la communication découvre des imperfections que la retraite couvrait. Il ne se faut populariser avec personne : point avec ses supérieurs, à cause du danger, ni avec ses inférieurs, à cause de l’indécence ; encore moins avec les petites gens, que l’ignorance rend insolents.

XIII. Savoir entretenir l’attente d’autrui

Le moyen de l’entretenir est de lui fournir toujours de nouvelle nourriture. Le beaucoup doit promettre davantage ; une grande action doit servir d’aiguillon à d’autres encore plus grandes. Il ne faut pas tout montrer dès la première fois. C’est un coup d’adresse de savoir mesurer ses forces au besoin et au temps, et de s’acquitter de jour en jour de ce que l’on doit à l’attente publique.

XIV. Savoir parler net

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’asme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour.

XV. Savoir refuser

Tout ne se doit pas accorder, ni à tous. Savoir refuser est d’aussi grande importance que savoir octroyer ; et c’est un point très nécessaire à ceux qui commandent. Il y va de la manière. Un non de quelques-uns est mieux reçu qu’un oui de quelques autres, parce qu’un non assaisonné de civilité contente plus qu’un oui de mauvaise grasce. Il y a des gens qui ont toujours un non à la bouche, le non est toujours leur première réponse, et, quoiqu’il leur arrive après de tout accorder, on ne leur en sait point de gré, à cause du non mal assaisonné qui a précédé. Il ne faut pas refuser tout-à-plat, mais faire goûter son refus à petites gorgées, pour ainsi dire. Il ne faut pas non plus tout refuser, de peur de désespérer les gens, mais au contraire laisser toujours un reste d’espérance pour adoucir l’amertume du refus.


Volume III - Faire la Cour

Préface

I. Acquérir et conserver la réputation

C’est l’usufruit de la renommée. La réputation couste beaucoup à acquérir, parce qu’il faut pour cela des qualités éminentes, qui sont aussi rares que les médiocres sont communes ; une fois acquise, il est aisé de la conserver ; elle engage beaucoup, et fait encore davantage. C’est une espèce de majesté, lorsqu’elle s’empare de la vénération, en vertu de la sublimité de sa cause et de sa sphère. Mais la réputation substantielle est celle qui a toujours été bien soutenue.

II. Se servir de bons instruments

Quelques-uns font consister la délicatesse de leur esprit à en employer de mauvais : point d’honneur dangereux et digne d’une malheureuse issue. L’excellence du ministre n’a jamais diminué la gloire du maistre ; au contraire, tout l’honneur du succès retourne après à la cause principale, et pareillement tout le blasme. La renommée célèbre toujours les premiers auteurs. Elle ne dit jamais : Cet homme a eu de bons ou de mauvais ministres ; mais : Il a été bon, ou mauvais travailleur. Il faut donc tascher de bien choisir ses ministres, puisque c’est d’eux que dépend l’immortalité de la renommée.

III. Se rendre toujours nécessaire

Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur. L’homme d’esprit aime mieux trouver des gens dépendants que des gens reconnaissants. Tenir les gens en espérance, c’est courtoisie ; se fier à leur reconnaissance, c’est simplicité. Car il est aussi ordinaire à la reconnaissance d’oublier, qu’à l’espérance de se souvenir. Vous tirez toujours plus de celle-ci que de l’autre. Dès que l’on a bu, l’on tourne le dos à la fontaine ; dès qu’on a pressé l’orange, on la jette à terre. Quand la dépendance cesse, la correspondance cesse aussi, et l’estime avec elle. C’est donc une leçon de l’expérience, qu’il faut faire en sorte qu’on soit toujours nécessaire, et mesme à son prince ; sans donner pourtant dans l’excès de se taire pour faire manquer les autres, ni rendre le mal d’autrui incurable pour son propre intérest.

IV. Se proposer quelque héros, non pas tant à imiter qu’à surpasser

Il y a des modèles de grandeur, et des livres vivants de réputation. Que chacun se propose ceux qui ont excellé dans sa profession, non pas tant pour les suivre, que pour les devancer. Alexandre pleura, non pas de voir Achille dans le tombeau, mais de se voir luy-mesme si peu connu dans le monde en comparaison d’Achille. Rien n’inspire plus d’ambition que le bruit de la renommée d’autrui. Ce qui étouffe l’envie fait respirer le courage.

V. Agir sans crainte de manquer

La crainte de ne pas réussir découvre le faible de celuy qui exécute, à son rival. Si, dans la chaleur mesme de la passion, l’esprit est en suspens, dès que ce premier feu sera passé il se reprochera son imprudence. Toutes les actions qui se font avec doute sont dangereuses, il vaudrait mieux s’en abstenir. La prudence ne se contente point de probabilités, elle marche toujours en plein jour. Comment réussirait une entreprise que la crainte condamne dès que l’esprit l’a conçue ?

VI. Penser aujourd’hui pour demain, et pour longtemps

La plus grande prévoyance est d’avoir des heures pour elle. Il n’y a point de cas fortuits pour ceux qui prévoient ; ni de pas dangereux pour ceux qui s’y attendent. Il ne faut pas attendre qu’on se noie pour penser au danger, il faut aller au-devant, et prévenir par une musre considération tout ce qui peut arriver de pis. L’oreiller est une Sybille muette. Dormir sur une chose à faire vaut mieux que d’estre éveillé par une chose faite.

VII. Les dits et les faits rendent un homme accompli

Il faut dire de bonnes choses, et en faire de belles. L’un montre une bonne teste, et l’autre un bon cœur, et l’un et l’autre naissent de la supériorité de l’esprit. Les paroles sont l’ombre des actions. La parole est la femelle, et faire est le masle. Il vaut mieux être le sujet du panégyrique que le panégyriste. Il vaut mieux recevoir des louanges que d’en donner. Le dire est aisé, le faire est difficile. Les beaux faits sont la substance de la vie, et les beaux mots en sont l’ornement.

VIII. Entrer sous le voile de l’intérest d’autruy, pour rencontrer après le sien

C’est un stratagème très propre à faire obtenir ce que l’on prétend ; les directeurs mesme enseignent cette sainte ruse pour ce qui concerne le salut. C’est une dissimulation très importante, attendu que l’utilité qu’on se figure sert d’amorce pour attirer la volonté. Il semble à autruy que son intérest va le premier, et ce n’est que pour ouvrir le chemin à la prétention. Il ne faut jamais entrer à l’étourdi, mais surtout où il y a du danger au fond. Et lorsqu’on a affaire à ces gens dont le premier mot est toujours : non, il ne leur faut pas montrer où l’on vise, de peur qu’ils ne voient les raisons de ne pas accorder ; et principalement quand on pressent qu’ils y ont de la répugnance.

IX. Traiter toujours avec des gens soigneux de leur devoir

On peut s’engager avec eux, et les engager ; leur devoir est leur meilleure caution, lors mesme qu’on est en différend avec eux : car ils agissent toujours selon ce qu’ils sont. Et, d’ailleurs, il vaut mieux combattre contre des gens de bien que de triompher de malhonnestes gens. Il n’y a point de susreté à traiter avec les méchants, parce qu’ils ne se trouvent jamais obligés à ce qui est juste et raisonnable ; c’est pourquoi il n’y a jamais de vraie amitié entre eux ; et quelque grande que semble estre leur affection, elle est toujours de bas aloy, parce qu’elle n’a aucun principe d’honneur.

V. Se servir d’esprits auxiliaires

C’est où consiste le bonheur des grands que d’avoir auprès d’eux des gens d’esprit qui les tirent de l’embarras de l’ignorance en leur débrouillant les affaires.

L’homme a beaucoup à savoir, et peu à vivre ; et il ne vit pas s’il ne sait rien. C’est donc une singulière adresse d’étudier sans qu’il en couste, et d’apprendre beaucoup en apprenant de tous. Après cela, vous voyez un homme parler dans une assemblée par l’esprit de plusieurs ; ou plutost ce sont autant de sages qui parlent par sa bouche, qu’il y en a qui l’ont instruit auparavant.

VI. Sympathiser avec les grands hommes

C’est une qualité de héros que d’aimer les héros ; c’est un instinct secret que la nature donne à ceux qu’elle veut conduire à l’héroïsme. Il y a une parenté de cœurs et de génies, et ses effets sont ceux que le vulgaire ignorant attribue aux enchantements. Cette sympathie n’en demeure pas à l’estime, elle va jusqu’à la bienveillance, d’où elle arrive enfin à l’attachement ; elle persuade sans parler, elle obtient sans recommandation. Il y en a une active et une passive, et plus elles sont sublimes, plus elles sont heureuses. L’adresse est de les connaistre, de les distinguer, et d’en savoir faire l’usage qu’il faut. Sans cette inclination, tout le reste ne sert de rien.

XII. Ne s’engager point avec qui n’a rien à perdre

C’est combattre à forces inégales, car l’autre entre en lice sans embarras. Comme il a perdu toute honte, il n’a plus rien à perdre, ni à ménager ; et ainsi il se jette à corps perdu dans toutes sortes d’extravagances. La réputation, quy est d’un prix inestimable, ne se doit jamais exposer à de sy grands risques. Après avoir cousté beaucoup d’années à acquérir, elle vient à se perdre en un moment. Il ne faut qu’un petit vent pour geler une abondante sueur. La considération d’avoir beaucoup à perdre retient un homme prudent. Dès qu’il pense à sa réputation, il envisage le danger de la perdre.

XIII. Se mesurer selon les gens

Il ne faut pas se piquer également d’habileté avec tous, ny employer plus de forces que l’occasion n’en demande. Point de profusion de science ni de puissance. Le bon fauconnier ne jette de manger au gibier que ce qui est nécessaire pour le prendre. Gardez-vous bien de faire ostentation de tout, car vous manqueriez bientost d’admirateurs. Il faut toujours garder quelque chose de nouveau pour paraistre le lendemain. Chaque jour, chaque échantillon ; c’est le moyen d’entretenir toujours son crédit, et d’être d’autant plus admiré qu’on ne laisse jamais voir les bornes de sa capacité.

XIV. Ne se point ouvrir, ni déclarer

L’admiration que l’on a pour la nouveauté est ce qui fait estimer les succès. Il n’y a point d’utilité, ni de plaisir, à jouer à jeu découvert. C’est le moyen de tenir les esprits en suspens, surtout dans les choses importantes, qui font l’objet de l’attente universelle. Cela fait croire qu’il y a du mystère en tout, et le secret excite la vénération. Dans la manière de s’expliquer, on doit éviter de parler trop clairement ; et, dans la conversation, il ne faut pas toujours parler à cœur ouvert. Le silence est le sanctuaire de la prudence.

XV. Procéder quelquefois finement, quelquefois rondement

La vie humaine est un combat contre la malice de l’homme mesme. L’homme adroit y emploie pour armes les stratagèmes de l’intention. Il ne fait jamais ce qu’il montre avoir envie de faire ; S’il dit un mot, c’est pour amuser l’attention de ses rivaux, et, dès qu’elle est occupée à ce qu’ils pensent, il exécute aussitost ce qu’ils ne pensaient pas. Celuy donc qui veut se garder d’estre trompé prévient la ruse. Il entend toujours le contraire de ce qu’on veut qu’il entende, et, par là, il découvre incontinent la feinte. Il laisse passer le premier coup, pour attendre de pied ferme le second, ou le troisième. Et puis, quand son artifice est connu, il raffine sa dissimulation, en se servant de la vérité mesme pour tromper. Il change de jeu et de batterie, pour changer de ruse. Son artifice est de n’en avoir plus, et toute sa finesse est de passer de la dissimulation précédente à la candeur.

XVI. Trouver le faible de chacun

C’est l’art de manier les volontés et de faire venir les hommes à son but. Il y va plus d’adresse que de résolution à savoir par où il faut entrer dans l’esprit de chacun. Il n’y a point de volonté qui n’ait sa passion dominante ; et ces passions sont différentes selon la diversité des esprits. Tous les hommes sont idolastres, les uns de l’honneur, les autres de l’intérest, et la plupart de leur plaisir. L’habileté est donc de bien connaistre ces idoles, pour entrer dans le faible de ceux qui les adorent : c’est comme tenir la clef de la volonté d’autrui.

XVII. Conserver la majesté propre à son état

Que toutes tes actions soient, sinon d’un prince, du moins dignes d’un prince à proportion de ton état : c’est-à-dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre. De la grandeur à tes actions, de l’élévation à tes pensées. afin que, si tu n’es pas prince en effet, tu le sois en mérite ; car la vraie grandeur consiste en la vertu. Celuy-là n’aura pas lieu d’envier la grandeur, qui pourra en être le modèle. Mais il importe principalement à ceux qui sont sur le trône, ou qui en approchent, de faire quelque provision de la vraie supériorité, c’est-à-dire des perfections de la majesté, plutost que de se repaistre des cérémonies que la vanité et le luxe ont introduites. Ils doivent préférer le solide de la substance au vide de l’ostentation.

XVIII. Avoir du sang aux ongles

Quand le lion est mort, les lièvres ne craignent pas de l’insulter. Les braves gens n’entendent point raillerie. Quand on ne résiste pas la première fois, on résiste encore moins la seconde, et c’est toujours de pis en pis ; car la mesme difficulté, qui se pouvait surmonter au commencement, est plus grande à la fin. La vigueur de l’esprit surpasse celle du corps, il la faut toujours tenir preste, ainsi que l’épée, pour s’en servir dans l’occasion ; c’est par où l’on se fait respecter. Plusieurs ont eu d’éminentes qualités, qui, faute d’avoir eu du cœur, ont passé pour morts, ayant toujours vécu ensevelis dans l’obscurité de leur abandonnement. Ce n’est pas sans raison que la nature a joint dans les abeilles le miel et l’aiguillon, et pareillement les nerfs et les os dans le corps humain. Il faut donc que l’esprit ait aussi quelque mélange de douceur et de fermeté.

XIX. Se bien garder de vaincre son maistre

Toute supériorité est odieuse ; mais celle d’un sujet sur son prince est toujours folle, ou fatale. L’homme adroit cache des avantages vulgaires, ainsi qu’une femme modeste déguise sa beauté sous un habit négligé. Il se trouvera bien qui voudra céder en bonne fortune, et en belle humeur ; mais personne qui veuille céder en esprit, encore moins un souverain. L’esprit est le roi des attributs, et, par conséquent, chaque offense qu’on lui fait est un crime de lèse-majesté. Les souverains le veulent estre en tout ce qui est le plus éminent. Les princes veulent bien estre aidés, mais non surpassés. Ceux qui les conseillent doivent parler comme des gens qui les font souvenir de ce qu’ils oubliaient, et non point comme leur enseignant ce qu’ils ne savaient pas.

XX. Faire, et faire paraistre

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles paraissent estre. Savoir faire, et le savoir montrer, c’est double savoir. Ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point. La raison mesme perd son autorité, lors qu’elle ne paraît pas telle. Il y a bien plus de gens trompés que d’habiles gens. La tromperie l’emporte hautement, d’autant que les choses ne sont regardées que par le dehors. Bien des choses paraissent toutes autres qu’elles ne sont. Le bon extérieur est la meilleure recommandation de la perfection intérieure.

Fait par François Noel de Voltaire, Grand Académicien royal
le 26 juillet 1457

Académie royale de France, Institut de Politique ©
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Oeuvres de l'Académie royale: Précis de survie à la Cour
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Oeuvres de l'Académie royale: Précis de survie à la Cour
» Oeuvres de l'Académie royale: les Compagnons d'Eleusis
» Oeuvres de l'Académie royale: dictionnaire vieux françoys
» Oeuvres de l'Académie royale: les cultures et élevages
» Oeuvres de l'Académie royale: Vie d'Armoria

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Université de Belrupt :: Livres d'Economie et de Politique :: Les Institutions Royales (France)-
Sauter vers: