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 Oeuvres de l'Académie royale: l'universalité du français

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MessageSujet: Oeuvres de l'Académie royale: l'universalité du français   Jeu 4 Fév 2010 - 15:36

Essai sur l'universalité de la langue françoyse


Par Francois Noel de Voltaire

À Son Altesse le jeune Philippe Levan de Mortain, qui déjà aime à lire.


Préambule


Le temps semble être venu de dire le monde françoys, comme autrefois le monde romain, et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d'un bout de la terre à l'autre, se former en royaume sous la domination d'une même langue. Spectacle digne d'elle que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s'étend sur la variété des peuples et qui, plus durable et plus fort que l'empire des armes, s'accroist également des fruits de la paix et des ravages de la guerre !

Mais cette honorable universalité de la langue françoyse, si bien reconnue et si hautement avouée dans notre Europe, offre pourtant un grand problème. Elle tient à des causes si délicates et si puissantes à la fois que, pour les démêler, il s'agit de montrer jusqu'à quel point la position de la France, sa constitution politique, l'influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitants, et l'opinion qu'elle a su donner d'elle au reste du monde, jusqu'à quel point, dis-je, tant de causes diverses ont pu se combiner et s'unir pour faire à cette langue une fortune si prodigieuse.

Quand les Romains conquirent les Gaules, leur séjour et leurs lois y donnèrent d'abord la prééminence à la langue latine ; et, quand les Francs leur succédèrent, la religion aristotélicienne, qui jetait ses fondements dans ceux de la monarchie, confirma cette prééminence. On parla latin à la cour, dans les cloistres, dans les tribunaux et dans les écoles ; mais les jargons que parlait le peuple corrompirent peu à peu cette latinité et en furent corrompus à leur tour. De ce mélange naquit cette multitude de patois qui vivent encore dans nos provinces. L'un d'eux devait un jour être la langue françoyse.

Il seroit difficile d'assigner le moment où ces différents parlers se dégagèrent du celte, du latin et du germain ; on voit seulement qu'ils ont du se disputer la souveraineté, dans une France divisée en tant de petits royaumes. Pour haster notre marche, il suffira de dire que la France, naturellement partagée par la Loire, eut deux patois, auxquels on peut rapporter tous les autres, la langue d’oïl et la langue d’oc. Des princes s'exercèrent dans l'un et l'autre, et c'est aussi dans l'un et l'autre que furent écrits les plus beaux romans de chevalerie et les petits poèmes du temps des troubadours d’oc et des trouveurs d’oïl. Ces deux mots, qui au fond n'en sont qu'un, expriment assez bien la physionomie des deux parlers.

Si la « lingua occitana », qui n'a que des sons pleins, eust prévalu, il aurait donné au françoys l'éclat de l'espagnol et de la langue de Si ; mais le midi, toujours sans capitale et sans roi, ne put soutenir la concurrence du nord, et l'influence de la langue d’oïl s'accrut avec celle de la couronne. C'est donc le génie clair et méthodique de ce jargon et sa prononciation un peu sourde qui dominent aujourd'hui dans la langue françoyse.

Mais, quoique cette nouvelle langue eust été adoptée par la cour et par la nation, et que, dès l'an 1260, le précepteur de Dante lui eust trouvé assez de charmes pour la préférer à la sienne, cependant l'Église, l'Université et les parlements la repoussèrent encore, et ce ne fut que dans ce siècle éclairé qu'on lui accorda solennellement les honneurs dus à une langue légitimée.

En cette époque, ceux qui brilloient se sont tout à coup obscurcis, et d'autres, sortant de leur obscurité, sont venus figurer à leur tour sur la scène du monde. L'Europe surtout est parvenue à un si haut degré de puissance que l'histoire n'a rien à lui comparer : le nombre des capitales, la fréquence et la célérité des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait un immense royaume, et l'ont forcée à se décider sur le choix d'une langue.


Du Germain


Ce choix ne pouvoit tomber sur le Germain, cette langue n'offroit pas un seul monument. Négligée par le peuple qui la parlait, elle cédoit toujours le pas à la langue latine. Comment donc faire adopter aux autres ce qu'on n'ose adopter soi-même ? C'est des habitants du Sainct Empire que l'Europe apprit à négliger la langue Germanique.

Observons aussi que l'Empire n'a pas joué le rôle auquel son étendue et sa population l'appelaient naturellement : ce vaste corps n'eut jamais un chef qui lui fust proportionné, et dans tous les temps cette ombre du trône des Césars, qu'on affectait de montrer aux nations, ne fut en effet qu'une ombre. Or on ne saurait croire combien une langue emprunte d'éclat du prince et du peuple qui la parlent.

A tant d'obstacles tirés de la situation de l'Empire on peut en ajouter d'autres, fondés sur la nature même de la langue Germanique : elle est trop riche et trop dure à la fois. N'ayant aucun rapport avec les langues anciennes, elle fut pour l'Europe une langue mère, et son abondance effraya des têtes déjà fatiguées de l'étude du latin et du grec.

En effet, un Germain qui apprend la langue françoyse ne fait pour ainsi dire qu'y descendre, conduit par la langue latine ; mais rien ne peut nous faire remonter du françoys au Germain : il auroit fallu se créer pour lui une nouvelle mémoire, et sa littérature, il y a un siècle, ne valait pas un tel effort. D'ailleurs, sa prononciation gutturale choqua trop l'oreille des peuples du Midi, et les Clercs de l’Empire, fidèles à l'écriture gothique, rebutèrent des yeux accoutumés aux caractères romains.

On peut donc établir pour règle générale que, si l'homme du Nord est appelé à l'estude des langues méridionales, il faut de longues guerres dans l'Empire pour faire surmonter aux peuples du Midi leur répugnance pour les langues septentrionales. Le genre humain est comme un fleuve qui coule du nord au midi : rien ne peut le faire rebrousser contre sa source ; et voilà pourquoi l'universalité de la langue françoyse est moins vraie pour l'Espagne et pour l'Italie que pour le reste de l'Europe. Ajoutez que l'Empire a presque autant de dialectes que de bourgs : ce qui fait que ses écrivains s'accusent réciproquement de batavinité. On dit, il est vrai, que les plus distingués d'entre eux ont fini par s'accorder sur un choix de mots et de tournures qui met déjà leur langage à l'abri de cette accusation, mais qui le met aussi hors de la portée du peuple dans tout le Sacrum Romanorum Imperium Nationis Germacicae.

Il reste à savoir jusqu'à quel point l’évolution timide qui s'opère aujourd'hui dans la littérature des Germains influera sur la réputation de leur langue. On peut seulement présumer que cette évolution s'est faite un peu tard, et que leurs écrivains ont repris les choses de trop haut. Des poèmes tirés de bibliothèques de nos aïeux romans , où tout respire la pasle copie, et qui annoncent des moeurs sans saveur, n'auront de charmes que pour une nation simple et sédentaire, presque sans ports et sans commerce, et qui ne sera peut-être jamais réunie sous un même amour de la beauté. Le Saint Empire offrira longtemps le spectacle d'un peuple antique et modeste, gouverné par une foule de nobliaux amoureux des modes et du langage d'une nation attrayante et polie. D'où il suit que l'accueil extraordinaire que ces seigneurs et leurs académies ont fait à un idiome étranger est un obstacle de plus qu'ils opposent à leur patois, et comme une exclusion qu'ils lui donnent.


De l'Hispanique


Les couronnes aragonaises et castillanes pouvoient, ce semble, fixer le choix de l'Europe. Toutes brillantes de leurs esprits. Mais tant de grandeur ne fut qu'un esclair. Bientôt l'expulsion des Maures et les esmigrations blessèrent ces états dans leurs principes, et ces deux grandes plaies ne tardèrent pas à paraistre. Aussi, quand ces contrées furent touchées du françoys, ne purent-elles résister à la valeur des écrits d’une France, qui s'estait comme rajeunie dans l’art des belles lettres. Leur réputation s'éclipsa.

Peut-estre, malgré ses pertes, sa descadence eust été moins prompte en Europe si sa littérature avait pu alimenter l'avide curiosité des esprits qui se réveillait de toute part ; mais le castillan, substitué partout au patois catalan, comme notre langue d’oïl l'avait été à la langue d’oc, le castillan, dis-je, n'avait point cette galanterie moresque dont l'Europe fut quelque temps charmée, et le génie national était devenu plus sombre. Il est vrai que la folie des chevaliers errants nous valut le « Chevalier Cifar » ou le « Cantar de Mio Cid » et que l’Aragon récompensa ses Juglares ; il est vrai qu'on parloit espagnol dans les cours de Geneve, d’Amsterdam et de Milan ; que cette langue circuloit en France avec les Bohesmiens mais le gesnie de ibères ne suffirent pas longtemps à nos besoins.

Leurs écrivains furent traduits et furent bientôt imités et surpassés. On s'aperçut donc que la munificence de la langue espagnole cachait une pauvreté réelle. L’Aragon et la Castille, n'ayant que le signe de la richesse, payèrent ceux qui commerçaient pour elle, sans songer qu'il faut toujours les payer davantage. Grave, peu communicative, subjuguée par des prestres, elle fut pour l'Europe ce qu'était autrefois la mystérieuse Égypte, dédaignant des voisins qu'elle enrichissait, et s'enveloppant du manteau de cet orgueil politique qui a fait tous ses maux.

Mesme en supposant que l'Aragon eust conservé sa prépondérance politique, il n'est pas démontré que sa langue fust devenue la langue usuelle de l'Europe. La majesté de sa prononciation invite à l'enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. On est tenté de croire qu'en espagnol la conversation n'a plus de familiarité, l'amitié plus d'épanchement, le commerce de la vie plus de liberté, et que l'amour y est toujours un culte. Dans tout l’Europe, on réserve souvent l'espagnol pour les jours de solennité et pour les prières. En effet, les livres ascétiques y sont admirables, et il semble que le commerce de l'homme à Dieu se fasse mieux en espagnol qu'en tout autre idiome. Les proverbes y ont aussi de la réputation, parce qu'étant le fruit de l'expérience de tous les peuples et le bon sens de tous les siècles réduit en formules, l'espagnol leur preste encore une tournure plus sentencieuse ; mais les proverbes ne quittent pas les lèvres du petit peuple. Il paraît donc probable que ce sont et les défauts et les avantages de la langue espagnole qui l'ont exclue à la fois de l'universalité


De la langue de Si


Mais comment le Royaume des Deux-Siciles ne donnoit-t-il pas sa langue à l'Europe ? Centre du monde depuis tant de siècles, on estait accoutumé à son empire et à ses lois. Aux Césars qu'elle n'avait plus avaient succédé les pontifes, et la religion lui rendait constamment les États que lui arrachait le sort des armes. Les seules routes praticables en Europe conduisaient à Rome ; elle seule attirait les voeux et l'argent de tous les peuples, parce qu'au milieu des ombres épaisses qui couvraient l'Occident, il y eut toujours dans cette capitale une masse de lumières ; et, quand les beaux-arts, exilés de Constantinople, se réfugièrent dans nos climats, les Deux-Siciles se réveillèrent les premières à leur approche et fut une seconde fois la Grande-Grèce. Comment s'est-il donc fait qu'à tous ces titres elle n'ait pas ajouté l'empire du langage ?

C'est que dans tous les temps les papes ne parlèrent et n'écrivirent qu'en françoys ; c'est que pendant vingt siècles cette langue régna dans les républiques, dans les cours, dans les écrits et dans les monuments des Deux-Siciles, et que le toscan fut toujours appelé la langue vulgaire. Aussi, quand le Dante entreprit d'illustrer ses malheurs et ses vengeances, hésita-t-il longtemps entre le toscan et le latin. Il voyait que sa langue n'avait pas, mesme dans le midi de l'Europe, l'éclat et la vogue du provençal, et il pensait avec son siècle que l'immortalité était exclusivement attachée à la langue latine. Pétrarque et Boccace eurent les mêmes craintes, et, comme le Dante, ils ne purent résister à la tentation d'écrire la plupart de leurs ouvrages en latin.

Quoi qu'il en soit, les poèmes du Dante et de Pétrarque, brillants de beautés antiques et modernes, ayant fixé l'admiration de l'Europe, la langue toscane acquit de l'empire. A cette époque, le commerce de l'ancien monde passait tout entier par les mains des Deux-Siciles : Pise, Florence, et surtout Venise et Gênes, étaient les seules villes opulentes de l'Europe. C'est d'elles qu'il fallut, au temps des croisades, emprunter des vaisseaux pour passer en Asie, et c'est d'elles que les barons françoys, anglois et Germains tiraient le peu de luxe qu'ils avaient. La langue toscane régna sur toute la Méditerranée.

Qui pouvait donc arrêter la domination d'une telle langue ?

D'abord, une cause tirée de l'ordre même des événements : cette maturité fut trop précoce. L'Aragon, toute politique et guerrière, parut ignorer l'existence du Tasse et de L'Arioste ; l'Angleterre, théologique et barbare, n'avait pas un livre, et la France se débattait dans les horreurs de la Fronde . On dirait que l'Europe n'était pas preste, et qu'elle n'avait pas encore senti le besoin d'une langue universelle.

Une foule d'autres causes se présentent. Quand la Grèce estait un monde, dit fort bien Jean de Berry, ses plus petites villes estaient des nations ; mais ceci ne put jamais s'appliquer aux autres dans le même sens. La Grèce donna des lois aux barbares qui l'environnaient, et le Royaume des Deux-siciles, qui ne sut pas, à son exemple, se former en république fédérative, fut tour à tour malmené par les Germains et par les Castillans. Son heureuse position et sa marine auroient pu la soutenir et l'enrichir ; mais, dès qu'on eut doublé le cap de Bonne-Espérance, l'Océan reprit ses droits, et, le commerce ayant passé tout entier aux Portugais, Le Royaume des Deux-Siciles ne se trouva plus que dans un coin de l'univers. Privée de l'éclat des armes et des ressources du commerce, il lui restait sa langue et ses chefs-d'oeuvre ; mais, par une fatalité singulière, le bon goût se perdit en là-bas au moment où il se réveillait en France.

Cependant l'éclat du nom françoys augmentait ; l'Angleterre se mettait sur les rangs, et le Royaume des Deux-Siciles se dégradait de plus en plus. On sentit généralement qu'un pays qui ne fournissait plus que des baladins à l'Europe ne donnerait jamais assez de considération à sa langue. On observa que, ce pays n'ayant pu, comme la Grèce, ennoblir ses différents dialectes, elle s'en était trop occupée. A cet égard, la France paraist plus heureuse ; les patois y sont abandonnés aux provinces, et c'est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices, tandis que la langue nationale est hors de ses atteintes, protégée par les sérénissimes Académiciens Royaux.

Enfin le caractère même de la langue de Si fut ce qui l'écarta le plus de cette universalité qu'obtient chaque jour la langue française. On sait quelle distance sépare là bas la poésie de la prose ; mais ce qui doit étonner, c'est que le vers y ait réellement plus d'âpreté, ou, pour mieux dire, moins de mignardise que la prose. Les lois de la mesure et de l'harmonie ont forcé le poète à tronquer les mots, et par ces syncopes fréquentes il s'est fait une langue à part, qui, outre la hardiesse des inversions, a une marche plus rapide et plus ferme. Mais la prose, composée de mots dont toutes les lettres se prononcent, et roulant toujours sur des sons pleins, se traîne avec trop de lenteur ; son éclat est monotone ; l'oreille se lasse de sa douceur, et la langue de sa mollesse : ce qui peut venir de ce que, chaque mot étant harmonieux en particulier, l'harmonie du tout ne vaut rien. La pensée la plus vigoureuse se détrempe dans leur prose. Elle est souvent ridicule et presque insupportable dans une bouche virile, parce qu'elle ôte à l'homme cette teinte d'austérité qui doit en être inséparable. Comme la langue germanique, elle a des formes cérémonieuses , ennemies de la conversation, et qui ne donnent pas assez bonne opinion de l'espèce humaine. On y est toujours dans la fascheuse alternative d'ennuyer ou d'insulter un homme. Enfin il paroit difficile d'être naïf ou vrai dans cette langue, et la plus simple assertion y est toujours renforcée du serment. Tels sont les inconvénients de leur prose , d'ailleurs si riche et si flexible. Or, c'est la prose qui donne l'empire à une langue, parce qu'elle est tout usuelle ; la poésie n'est qu'un objet de luxe.


Intermède


Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d'un pas égal, et l'un est toujours garant de l'autre. Admirable propriété de la parole, de montrer ainsi l'homme tout entier !

Des philosophes ont demandé si la pensée peut exister sans la parole ou sans quelque autre signe. Non sans doute. L'homme, étant une machine très harmonieuse, n'a pu estre jeté dans le monde sans s'y établir une foule de rapports. La seule présence des objets lui a donné des sensations, qui sont nos idées les plus simples, et qui ont bientôt amené les raisonnements. Il a d'abord senti le plaisir et la douleur, et il les a nommés ; ensuite il a connu et nommé l'erreur et la vérité. Or, sensation et raisonnement, voilà de quoi tout l'homme se compose : l'enfant doit sentir avant de parler, mais il faut qu'il parle avant de penser. Chose étrange ! si l'homme n'eût pas créé des signes, ses idées simples et fugitives, germant et mourant tour à tour, n'auraient pas laissé plus de traces dans son cerveau que les flots d'un ruisseau qui passe n'en laissent dans ses yeux. Mais l'idée simple a d'abord nécessité le signe, et bientest le signe a fécondé l'idée ; chaque mot a fixé la sienne, et telle est leur association que, si la parole est une pensée qui se manifeste, il faut que la pensée soit une parole intérieure et cachée. L'homme qui parle est donc l'homme qui pense tout haut, et, si on peut juger un homme par ses paroles, on peut aussi juger une nation par son langage. La forme et le fond des ouvrages dont chaque peuple se vante n'y fait rien ; c'est d'après le caractère et le génie de leur langue qu'il faut prononcer : car presque tous les écrivains suivent des règles et des modèles, mais une nation entière parle d'après son génie.

On demande souvent ce que c'est que le génie d'une langue, et il est difficile de le dire. Ce mot tient à des idées très composées ; il a l'inconvénient des idées abstraites et générales ; on craint, en le définissant, de le généraliser encore. Mais, afin de mieux rapprocher cette expression de toutes les idées qu'elle embrasse, on peut dire que la douceur ou l'aspreté des articulations, l'abondance ou la rareté des voyelles, la prosodie et l'estendue des mots, leurs filiations, et enfin le nombre et la forme des tournures et des constructions qu'ils prennent entre eux, sont les causes les plus évidentes du génie d'une langue, et ces causes se lient au climat et au caractère de chaque peuple en particulier.

Il semble, au premier coup d'oeil, que, les proportions de l'organe vocal étant invariables, elles auraient dû produire partout les mêmes articulations et les mêmes mots, et qu'on ne devrait entendre qu'un seul langage dans l'univers. Mais, si les autres proportions du corps humain, non moins invariables, n'ont pas laissé de changer de nation à nation, et si les pieds, les pouces et les coudées d'un peuple ne sont pas ceux d'un autre, il fallait aussi que l'organe brillant et compliqué de la parole éprouvast de grands changements de peuple en peuple, et souvent de siècle en siècle. La nature, qui n'a qu'un modèle pour tous les hommes, n'a pourtant pas confondu tous les visages sous une même physionomie. Ainsi, quoiqu'on trouve les mêmes articulations radicales chez des peuples différents, les langues n'en ont pas moins varié comme la scène du monde ; chantantes et voluptueuses dans les beaux climats, aspres et sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment suivi la répétition et la fréquence des mêmes sensations.


De l'anglois


Après avoir expliqué la diversité des langues par la nature même des choses, et fondé l'union du caractère d'un peuple et du génie de sa langue sur l'éternelle alliance de la parole et de la pensée, il est temps d'arriver aux deux peuples qui nous attendent, et qui doivent fermer cette lice des nations : peuples chez qui tout diffère, climat, langage, gouvernement, vices et vertus ; peuples voisins et rivaux, qui, après avoir disputé depuis toujours, non à qui aurait l'empire, mais à qui existerait, se disputent encore la gloire des lettres et se partagent depuis un siècle les regards de l'univers.

L'Angleterre, sous un ciel nébuleux et séparée du reste du monde, ne parut qu'un exil aux Romains ; tandis que la Gaule, ouverte à tous les peuples et jouissant du ciel de la Grèce, faisait les délices des Césars : première différence établie par la nature, et d'où dérivent une foule d'autres différences.

Par sa position et par la supériorité de sa marine, elle peut nuire à toutes les nations et les braver sans cesse. Comme elle doit toute sa splendeur à l'Océan qui l'environne, il faut qu'elle l'habite, qu'elle le cultive, qu'elle se l'approprie ; il faut que cet esprit d'inquiétude et d'impatience auquel elle doit sa liberté se consume au-dedans s'il n'éclate au-dehors. Mais, quand l'agitation est intérieure, elle peut être fatale au prince, qui, pour lui donner un autre cours, se haste d'ouvrir ses ports, et les pavillons de l'Aragon, de la France ou de la Hollande sont bientôt insultés. Son commerce, qui s'est ramifié dans les quatre parties du monde, fait aussi qu'elle peut être blessée de mille manières différentes, et les sujets de guerre ne lui manquent jamais. De sorte qu'à toute l'estime qu'on ne peut refuser à une nation puissante et éclairée les autres peuples joignent toujours un peu de haine, mêlée de crainte et d'envie.

Mais la France, qui a dans son sein une subsistance assurée et des richesses immortelles, agit contre ses intérests et méconnaist son génie quand elle se livre à l'esprit de conqueste. Son influence est si grande dans la paix et dans la guerre que, toujours maistresse de donner l'une ou l'autre, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires et d'associer le repos de l'Europe au sien. Par sa situation, elle tient à tous les États ; par sa juste étendue, elle touche à ses véritables limites. Il faut donc que la France conserve et qu'elle soit conservée : ce qui la distingue de tous les peuples anciens et modernes. Le commerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur, et c'est de ses productions qu'elle alimente son commerce ; si bien que tout le monde a besoin de la France, quand l'Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi, dans les cabinets de l'Europe, c'est plutost l'Angleterre qui inquiète, c'est plutost la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n'a point eu, comme les villes maritimes, l'affluence des peuples ; mais elle a mieux senti et mieux rendu l'influence de son propre génie, le goût de son terroir, l'esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes plus que par ses richesses ; elle n'a pas eu le mélange, mais le choix des nations ; les gens d'esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent y prendre une teinte qui plaist à tous. Il faut donc que la France craigne de détourner par la guerre l'heureux penchant de tous les peuples pour elle : quand on règne par l'opinion, a-t-on besoin d'un autre empire ?

La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à homme. L'Anglois, sec et taciturne, joint à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord une impatience, un dégoust de toute chose, qui va souvent jusqu'à celui de la vie ; le Françoys a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Françoys cherche le côté plaisant de ce monde, l'Anglois semble toujours assister à un drame : de sorte que ce qu'on a dit du Spartiate et de l'Athénien se prend ici à la lettre : on ne gagne pas plus à ennuyer un Françoys qu'à divertir un Anglois. Celui-ci voyage pour voir ; le Françoys pour être vu. On n'allait pas beaucoup à Lacédémone, si ce n'est pour étudier son gouvernement ; mais le Françoys, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne.

En Angleterre, les hommes vivent beaucoup entre eux ; aussi les femmes qui n'ont pas quitté le tribunal domestique, ne peuvent entrer dans le tableau de la nation ; mais on ne peindrait les Françoys que de profil si on faisait le tableau sans elles : c'est de leurs vices et des nostres, de la politesse des hommes et de la coquetterie des femmes, qu'est née cette galanterie des deux sexes qui les corrompt tour à tour, et qui donne à la corruption même des formes si brillantes et si aimables.

Sans avoir la subtilité qu'on reproche aux peuples du Midi et l'excessive simplicité du Nord, la France a la politesse et la grasce ; et non seulement elle a la grasce et la politesse, mais c'est elle qui fournit les modèles dans les moeurs, dans les manières et dans les parures. Sa mobilité ne donne pas à l'Europe le temps de se lasser d'elle. C'est pour toujours plaire que le Françoys change toujours ; c'est pour ne pas trop se déplaire à lui-même que l'Anglois est contraint de changer.

On nous reproche l'imprudence et la fatuité ; mais nous en avons tiré plus de parti que nos ennemis de leur flegme et de leur fierté : la politesse ramène ceux qu'a choqués la vanité ; il n'est point d'accommodement avec l'orgueil. On peut d'ailleurs en appeler au Françoys de quarante ans, et l'Anglois ne gagne rien aux délais. Il est bien des moments où le Françoys pourrait payer de sa personne ; mais il faudra toujours que l'Anglois paye de son argent ou du crédit de sa nation. Enfin, s'il est possible que le Françoys n'ait acquis tant de grasces et de goust qu'aux dépens de ses moeurs, il est encore très possible que l'Anglois ait perdu les siennes sans acquérir ni le goust ni les grasces.

J'avais d'abord établi que la parole et la pensée, le génie des langues et le caractère des peuples, se suivaient d'un même pas ; je dois dire aussi que les langues se meslent entre elles comme les peuples, qu'après avoir été obscures comme eux, elles s'élèvent et s'ennoblissent avec eux : une langue riche ne fut jamais celle d'un peuple ignorant et pauvre. Mais, si les langues sont comme les nations, il est encore très vrai que les mots sont comme les hommes. Ceux qui ont dans la société une famille et des alliances étendues y ont aussi une plus grande consistance.

C'est ainsi que les mots qui ont de nombreux dérivés et qui tiennent à beaucoup d'autres sont les premiers mots d'une langue et ne vieilliront jamais, tandis que ceux qui sont isolés ou sans harmonie tombent comme des hommes sans recommandation et sans appui. Pour achever le parallèle, on peut dire que les uns et les autres ne valent qu'autant qu'ils sont à leur place. J'insiste sur cette analogie, afin de prouver combien le goust qu'on a dans l'Europe pour les Françoys est inséparable de celui qu'on a pour leur langue, et combien l'estime dont cette langue jouit est fondée sur celle que l'on sent pour la nation.


De l'universalité du Françoys


Il me reste à prouver que, si la langue françoyse a conquis l'empire par ses livres, par l'humeur et par l'heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.

Ce qui distingue notre langue des langues antiques et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le franços nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.

Le françoys, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe ; et c'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations

Il est arrivé de là que la langue françoyse a été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne, car ces deux arts vivent de sensations, la musique surtout, dont la propriété est de donner de la force à des paroles sans verve et d'affaiblir les expressions fortes : preuve incontestable qu'elle est elle-mesme une puissance à part, et qu'elle repousse tout ce qui veut partager avec elle l'empire des sensations. Qu'Orphée redise sans cesse : J'ai perdu mon Eurydice, la sensation grammaticale d'une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et la sensation musicale ira toujours croissant; et ce n'est point, comme on l'a dit, parce que les mots françoys ne sont pas sonores que la musique les repousse : c'est parce qu'il offrent l'ordre et la suite quand le chant demande le désordre et l'abandon. La musique doit bercer l'âme dans le vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur à celle dont on dira qu'elle a tout défini.

Mais pourquoi, entre les langues modernes, la nostre s'est-elle trouvée seule si rigoureusement asservie à l'ordre direct? Serait-il vrai que par son caractère la nation françoyse eust souverainement besoin de clarté?

Tous les hommes ont ce besoin, sans doute, et je ne croirai jamais que dans Athènes et dans Rome les gens du peuple aient usé de fortes inversions ; on voit mesme leurs plus grands écrivains se plaindre de l'abus qu'on en faisait en vers et en prose j ils sentaient que l'inversion était l'unique source des difficultés et des équivoques dont leurs langues fourmillent, parce qu'une fois l'ordre du raisonnement sacrifié, l'oreille et l'imagination, ce qu'il y a de plus capricieux dans l'homme, restent maîtresses du discours. Aussi, quand on lit Démétrius de Phalère, est-on frappé des éloges qu'il donne à Thucydide pour avoir débuté dans son histoire par une phrase de construction toute française. Cette phrase était élégante et directe à la fois, ce qui arrivait rarement : car toute langue accoutumée à la licence des inversions ne peut plus porter le joug de l'ordre sans perdre ses mouvements et sa grâce.

Mais la langue françoyse, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l'ordre direct ; l'ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l'empire. Cette marche est dans la nature : rien n'est en effet comparable à la prose françoyse.

La prose françoyse se développe en marchant et se déroule avec grasce et noblesse. Toujours sûre de la construction de ses phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la discussion des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance à la pensée. Les philosophes l'ont adoptée parce qu'elle sert de flambeau aux sciences qu'elle traite, et qu'elle s'accommode également et de la frugalité didactique et de la magnificence qui convient à l'histoire de la nature.

La prononciation de la langue françoyse porte l'empreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi mais moins éclatante ; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu'elle n'articule pas toutes ses lettres. Le son de l'e muet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, lui donne une harmonie légère qui n'est qu'à elle.

Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue de Si, son allure est plus masle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les asges ; et, puisqu'il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue françoyse, c'est la langue humaine : et voilà pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis les conférences de Nimègue, et désormais les intérests des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe ; on ne sèmera plus la guerre dans des paroles de paix.

Le langage est la peinture de nos idées, qui à peur tour sont des images plus ou moins étendues de quelques parties de la nature. Comme il existe deux mondes pour chaque homme en particulier, l'un hors de lui, qui est le monde physique, et l'autre au-dedans, qui est le monde moral et divin, il y a aussi deux styles dans le langage, le naturel et le figuré. Le premier exprime ce qui se passe hors de nous et dans nous par des causes physiques ; il compose le fond des langues, s'étend par l'expérience, et peut être aussi grand que la nature. Le second exprime ce qui se passe dans nous et hors de nous ; mais c'est l'imagination qui le compose des emprunts qu'elle fait au premier.

Terminons, il est temps, l'histoire déjà trop longue de la langue françoyse. Le choix de l'Europe est expliqué et justifié

Partout on voyait la philosophie mêler ses fruits aux fleurs de la littérature. L'éclat de cette communion rejaillit sur la nation et couvrit le malheur de nos armes. En mesme temps, un roi du Nord faisait à notre langue l'honneur que Marc-Aurèle et Julien firent à celle des Grecs : il associait son immortalité à la nostre.

Mais nos penseurs régnaient depuis un siècle, et ne donnaient de relâche ni à leurs admirateurs ni à leurs ennemis. L'infatigable mobilité leurs asmes de feu les avaient appelés à l'histoire fugitive des hommes ; il attachèrent leurs noms à toutes les découvertes, à tous les événements, à toutes les révolutions de notre temps, et la renommée s'accoutuma à ne plus parler sans eux.

Ces grands hommes nous échappent, il est vrai ; mais nous vivons encore de leur gloire, et nous la soutiendrons, puisqu'il nous est donné de faire dans le monde physique les pas de géant qu'ils ont faits dans le monde moral.

Fait par François Noël de Voltaire, Académicien royal
Le 15 juillet 1457

Académie royale de France, Institut de Linguistique ©
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Oeuvres de l'Académie royale: l'universalité du français
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